La découverte d’un Coran du VIIIe siècle écrit sur un texte biblique copte: entretien avec Eléonore Cellard et Catherine Louis

[Cette interview est également disponible en arabe et en anglais]

Edité par Ahmed Shaker et Abderrahmane Ettousy

En avril 2018, la maison de ventes aux enchères Christie’s a proposé un manuscrit coranique ancien à la vente dans le cadre de sa vente aux enchères consacrées à l’art du monde islamique et indien, qui comprenait des tapis et des carpettes orientales.

Le manuscrit coranique, qui est présenté pour la première fois, se compose de neuf folios miniatures, le plus grand mesure 12,7 x 11,1 cm, et contient des versets partiels de Surat Al al-Mā’ida (versets 40-58; 69-76; 83-88; 116-120), et Surat Al-Anʻām (versets 1-9), il est écrit en hijazi ou en kufique ancien sur un parchemin vertical, et est daté du IIe siècle AH / VIIIe siècle de notre ère.

C’est grâce à Éléonore Cellard (chercheuse française) que le manuscrit de Christie’s a êtes identifié comme étant un palimpseste, c’est-à-dire; un parchemin qui a êtes réutilisé pour copier un nouveau texte, elle a réussi à détecter dans les neuf fragments des traces d’un texte copte plus ancien, qui sera identifié plus tard comme étant des passages de la Bible de l’ancien Testament.

Cette découverte est considérée comme remarquable, non seulement parce que les palimpsestes coraniques connu sont rares, mais aussi parce que la réutilisation d’un manuscrit copte pour copier un texte coranique au-dessus de celui-ci est très intéressant, et indique l’existence d’une communication culturelle en Égypte au IIe siècle.

En 26 avril 2018, le palimpseste “Copte-Coranique” a rapporté la somme de 596 750 £, soit cinq fois le prix estimé ( 80 000 – 120 000 £.)

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Le palimpseste copto-coranique de Christie a été vendu le 26 avril 2018 au prix de 596 790 £. Source: ChristiesInc / Twitter

Pour mettre en évidence les origines, les particularités codicologiques, les lectures textuelles et la signification globale du palimpseste copto-coranique de Christie, nous avons eu l’occasion de parler à Éléonore Cellard et Catherine Louis, respectivement, Cellard est Post-doctorat au collège de France à Paris, Cellard s’intéresse à l’étude de la transmission écrite du texte coranique à travers les plus anciens manuscrits coraniques encore existants, dans ce contexte, elle a récemment publié en 2017 (Brill) un livre intitulé Codex Amrensis 1 ; une reproduction d’un fragment coranique du VIIIe siècle, disséminé dans quatre institutions différentes en Europe et au Moyen-Orient. Quant à Catherine Lewis, elle est chargée de recherche à l’Institut de recherche et d’histoire des textes du CNRS, à Paris, elle s’intéresse à l’étude du christianisme primitif en Égypte, l’édition et le catalogage des manuscrits copte, et à la fabrication des livres à cette époque. Elle est également rédactrice en chef à la revue Cahiers de la bibliothèque Copte.

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Palimpseste copto-coranique de Christie. Sur cette photo, vous pouvez voir assez clairement le texte copte en dessous du texte coranique. Source: Christie’s

L’interview

Comment avez-vous découvert le palimpseste ?

Eleonore Cellard (EC) : J’ai découvert ce palimpseste en feuilletant le Catalogue de vente d’art islamique de Christie’s, du 26 Avril 2018, qui était accessible en ligne. L’un des lots, intitulé « nine folios from a rare Late Hijazi or early kufic small square Qur’an », m’intéressait particulièrement pour les recherches que je mène sur les manuscrits coraniques anciens, datables du 2e s. Hégire/8e siècle de notre ère. Les images étant de très bonne qualité, j’ai pu faire des agrandissements et m’assurer qu’il ne s’agissait pas de simples traces d’usure du parchemin, mais bien d’une écriture effacée.

Mais cette découverte n’est pas due au hasard. Depuis plusieurs mois déjà, je travaillais sur d’autres  manuscrits palimpsestes, en cherchant d’une part à comprendre dans quels contextes culturels et matériels ils apparaissaient, et aussi quelles étaient les techniques employées pour faire réapparaître ces écritures effacées. On peut dire en quelque sorte que mon regard était entraîné à observer ce qu’il y a au-delà de l’écriture visible. Peut-être que sans ce travail préalable, le texte effacé m’aurait échappé ; tout comme il avait échappé à l’œil de son ancien propriétaire ou des experts de Christie’s. Et je dois dire que, sur le coup, j’ai cru que mon imagination me jouait un tour.

Quelle est l’importance de cette découverte ?

EC : A mon sens, ce document enrichit profondément notre connaissance de la transmission manuscrite du Coran, et, plus généralement celle des textes dans la culture livresque de l’Orient de l’Antiquité tardive. Deux éléments me semblent particulièrement importants dans cette perspective.

Premièrement, grâce à l’écriture copte effacée que l’on peut facilement localiser en Egypte, ce document nous donne un indice sur les lieux de production des manuscrits coraniques anciens. Il s’agit là d’un indice très précieux, car il faut rappeler que nous n’avons aucune information de ce genre dans les manuscrits : ils ne comportent aucune note de provenance avant le milieu du 3e s. H./9e s de notre ère, voire plus tard. En outre, la plupart des manuscrits ont été découverts, à partir des 17e -18e s., rassemblés dans les mosquées de grandes urbains ; des centres qui n’ont peut-être rien à voir avec les lieux de copie. Au contraire, ce palimpseste atteste ici que l’Egypte a bien été un lieu d’activité de la transmission manuscrite du Coran, au moins dès le milieu du 8e siècle.

Deuxièmement, ce nouveau palimpseste vient compléter notre vision des pratiques scribales du Coran. Aujourd’hui, il existe de nombreux témoignages de palimpsestes conservés dans les cultures livresques juives et chrétiennes d’Orient et d’Occident : pour ne donner qu’un exemple, plus de 20% des lectionnaires du NT en majuscule grecque recensés sont des palimpsestes. A l’inverse, nous ne disposons que de quelques palimpsestes pour la copie du Coran (ils représentent environ moins de 0,03% des manuscrits,). L’étude de ces témoins exceptionnels va nous permettre comprendre les enjeux et les contextes dans lesquels de tels artefacts ont été produits. Dans le cas présent, le palimpseste copto-coranique reflète des contraintes économiques qui s’inscrit bien dans la culture livresque de l’Egypte multiculturelle du 8e siècle.

Avons-nous d’autres exemples de palimpsestes coraniques outre le « palimpseste de Christie’s ?

EC : Actuellement nous connaissons 4 autres manuscrits coraniques palimpsestes, chacun ayant été produits dans des contextes différents les uns des autres. Isolons d’emblée le palimpseste Lewis-Mingana de la Bibliothèque de Cambridge : à l’inverse des trois autres, ce dernier comporte des folios à l’origine coraniques qui ont été effacés pour être réutilisés dans un contexte chrétien. Deux autres palimpsestes – l’un probablement du 2e/8e siècle, l’autre plus tardif – ont été découverts dans la collection de San‘a’ ; chacun est proprement coranique[1], qu’il s’agisse du texte effacé ou de celui qui a été réécrit au-dessus. Le troisième palimpseste a été identifié grâce un fac-similé publié au début du 20e s. et conservé à la Staatsbibliothek de Berlin[2]: il s’agit d’un folio provenant de la collection de la Grande mosquée de Damas, comportant un texte certainement en grec, effacé au cours du 3e/9e siècle, pour copier un texte coranique.

Toutefois, il faut rappeler que nous n’avons pas encore de vue d’ensemble de toutes les collections. D’autres palimpsestes existent peut-être dans les collections qui se trouvaient dans les grandes mosquées de Damas ou de San‘a’. D’autres, enfin, ont peut-être circulé en dehors de ces collections, dans des milieux où l’accès aux matériaux d’écriture était plus difficile. En somme, l’extrême rareté de cette pratique de réutilisation du parchemin dans le contexte coranique est peut-être simplement due au hasard de la conservation.

Quelle a été votre première impression lorsque vous avez examiné le palimpseste?

Catherine Louis (CL) : J’ai d’abord été très excitée par cette belle découverte, totalement inattendue. L’écriture sous-jacente montrait des signes d’ancienneté, et le fait qu’elle ait été effacée pour que les fragments soient réutilisés pour la copie d’un Coran est un fait unique. Par ailleurs, certains fragments coptes, les premiers à avoir pu être identifiés, montraient que nous avions affaire à au moins deux passages bibliques, ce qui rendait le lot encore plus intéressant. Les difficultés liées à la lecture du texte sous-jacent rendait encore le tout plus intéressant (c’était une sorte de “challenge”).

Le texte copte inférieur est-il lisible? Si oui, que dit-il?

CL : Deux des fragments présentent une face assez lisible, et ont été identifiés peu après leur découverte par A. Boud’hors (CNRS-IHT, Paris) et A. Suciu (Akademie der Wissenschaften, Göttingen) comme contenant des extraits du Deutéronome et d’Isaïe. Deux autres fragments contiennent eux aussi des extraits du Deutéronome et d’Isaïe, mais ils sont beaucoup moins clairement lisibles. Concernant les cinq fragments restants, je soupçonne deux d’entre eux de contenir eux aussi des extraits bibliques, mais le texte n’est pas assez lisible pour que l’on puisse déterminer avec certitude de quel passage il s’agit. Il nous reste encore trois fragments sur lesquels, malheureusement, on ne déchiffre que quelques lettres, qui ne permettent pas pour le moment de les identifier.

Est-il encore possible de dater le texte inférieur copte?

CL : Oui, approximativement. Nous savons que ces fragments provenaient d’un manuscrit copte qui fut sans doute d’un format assez réduit. Il est écrit dans une majuscule dite “biblique”, (du nom de l’onciale utilisée dans de nombreux manuscrits bibliques grecs anciens). Cette écriture correspond également à celle que l’on retrouve dans différents manuscrits coptes provenant d’égypte et datables des VIème-VIIème siècles, de manière assez sûre, puisqu’ils ont été trouvés lors de fouilles et avec d’autres documents permettant de les dater. Tous ces indices permettent de supposer que ces fragments ont été copiés aux environs du VIIème siècle, voire au VIème siècle, sans que l’on puisse, pour l’instant, préciser la datation, faute d’indications précises quant au lieu de copie des ces fragments et aux circonstances dans lesquelles ils sont apparus sur le marché des antiquités.

D’où provient probablement le palimpseste?

CL : Il n’est pas assuré que le texte copte et le Coran aient été copiés au même endroit: certains palimpsestes contenant un texte sous-jacent en copte ont en effet voyagé, et leur texte sous-jacent a pu être copié dans un lieu, avant que l’on ne décide de récupérer tout ou partie du codex pour le réutiliser, ailleurs en égypte, afin d’y copier d’autres textes, éventuellement dans d’autres langues.

Le manuscrit copte, par ses caractéristiques propres (format, paléographie, langue) a de bonnes chances de provenir de la Moyenne et Haute égypte, d’où nous sont parvenu nombre de manuscrits similaires (dans la région qui va d’Abydos à Hermopolis au moins), mais il demeure difficile de préciser davantage cette question à l’heure actuelle.

EC : Comme je l’ai dit plus haut, les caractéristiques matérielles et textuelles de l’écriture coranique ne permettent pas de l’associer à une pratique régionale en particulier. L’écriture employée suit un modèle diffusé dans l’ensemble des différents centres urbains. Quelques particularités textuelles, qui ont été ajoutées a posteriori, renvoient par contre à une tradition de lecture de Médine ; sachant que cette dernière a été largement diffusée en Egypte. Cette observation concorde par ailleurs avec un ensemble de manuscrits, découverts dans la mosquée de ‘Amr à Fustat, qui présentent les mêmes caractéristiques.

Quelles sont vos études ultérieures sur ce palimpseste?

CL : Il me semble que le plus important serait de pouvoir lire et identifier les fragments coptes de ce lot qui sont restés sans identification. Il faudrait pour cela pouvoir bénéficier de bonne photographies (idéalement des photographies multispectrales) qui permettraient de mieux visualiser le texte sous-jacent. Sans cela, les tentatives d’identification de certains fragments risquent fort d’être vouées à l’échec. Or, il reste la possibilité que certains fragments ne proviennent pas des mêmes livres. Sans photographies de bonnes qualité, il demeure impossible d’affirmer que tous les fragments coptes utilisés dans le codex coranique aient été bibliques. Il s’agit là d’une question important qui ne peut être résolue autrement que par un examen minutieux de la couche inférieure de ces fragments, avec l’aide des technologies modernes dont nous disposons. On peut donc considérer que ces fragments n’ont pas encore livré tous leurs mystères, et qu’il reste du travail pour en tirer le meilleur parti, mais que ce travail ne pourra se faire que s’il est possible d’accéder à nouveau aux originaux.

EC : Avec la reconstruction du texte inférieur, au moyen de l’imagerie multispectrale, on vise plusieurs choses : localiser plus précisément encore le manuscrit d’origine, mais aussi comprendre le processus de transformation du manuscrit copte en manuscrit coranique.

Malheureusement, ce document n’est plus accessible depuis la vente de Christie’s. Malgré notre insistance pour obtenir des images multispectrales des feuillets, l’acquéreur de l’objet ne nous a jamais contacté à ce sujet. Nous espérons que l’étude que nous essayons de mener et de diffuser fera évoluer la situation.


[1] Cellard fait référence à deux palimpsestes coraniques, actuellement conservés au Dar al-makhṭūṭāt au Yémen; explicitement DAM 01-27.1 et DAM 18 – ?. a. Le premier est daté du 1er / 2e siècle, alors que le second est du 3e / 4e siècle.

[2] Une photographie de ce folio a été publiée en 1908 par la Bibliothèque d’État de Berlin. L’édition de 1908 comprenait également des photographies de manuscrits orientaux, rédigés dans diverses langues, précédemment conservées à la Grande Mosquée de Damas. Voir Photographien von ausgewählten Fragmenten aus der Omayyaden-Moschee in Damaskus in verschiedenen Sprachen. Berlin, Staatsbibliothek, Mss. simulata orientalia 6, 1908. pl.3a (Nous remercions E. Cellard de nous avoir fourni ces informations).

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